Focus

Îles Eparses : l’or bleu et l’Octobre Rouge

La vraie bataille diplomatique peut commencer sur les négociations et les formes de la rétrocession, ou non, par la France des Îles Eparses à Madagascar. La Commission mixte de la partie malgache a été constituée, conduite par le Premier Ministre malgache Christian Ntsay. Nul n’ignore que sur le fond, cette bataille-ci sera économique. La Commission restituera ses conclusions comme convenu avant le 26 juin 2020, jour de la commémoration de la 60ème année de l’indépendance de Madagascar. Mais durant le mois d’octobre, il s’est passé beaucoup de choses…

Il n’est pas impossible que le poids de la présence économique française à Madagascar, traité auparavant dans nos colonnes, sera un levier utilisé directement ou indirectement par les deux pays durant les futures négociations au sujet des Îles Eparses.

Octobre rouge I

Emmanuel Macron et Andry Rajoelina lors de leur rencontre officielle à Paris

Depuis la dernière semaine d’octobre, les retenues diplomatiques, qui sont théoriquement de mise sur ce genre de conflit, se sont enrayées après le « Ici c’est la France, c’est notre fierté, notre richesse » d’Emmanuel Macron sur la Grande Glorieuse. Cette tension entre les deux pays semble s’exacerber à travers d’autres points conflictuels. Son homologue malgache Andry Rajoelina s’est en outre empressé d’envoyer un tweet depuis le Sommet Russie – Afrique à Sotchi : « Madagascar est le sanctuaire de la biodiversité mondiale. Le respect de l’intégrité territoriale et la défense de nos intérêts passent par le dialogue. Une commission mixte sur les îles Eparses sera en place le 18 novembre. Ayez confiance en notre détermination et notre patriotisme ! ». Le chef du gouvernement malgache Christian Ntsay, dirigeant la Commission mixte malgache, a en outre rencontré Emmanuel Macron à la Réunion, selon Le Monde, juste avant le passage de ce dernier sur la Grande Glorieuse, une brève rencontre dont la teneur pourrait logiquement concerner les Îles Eparses, la commission mixte dédiée et la confirmation de la position malgache.

Octobre rouge II

A part la richesse de la biodiversité de l’Océan Indien, l’enjeu central des négociations pourrait être la présence de gisement d’hydrocarbures et de gaz dans la région, incluant celle entourant les Îles Eparses, évalué récemment par l’USGS (United States Geological Survey) à entre 6 à 12 milliards de barils pour le pétrole et entre 3 et 5 milliards de mètres cube pour le gaz, sur une étendue qui touche les eaux territoriales mozambicaines et comoriennes.

D’autres points de tensions entre Madagascar et la France sont sortis au grand jour au mois d’octobre 2019 : la bataille juridique perdue par Air Madagascar contre Air France au sujet des Airbus A340, sur laquelle la compagnie malgache pourrait faire appel ; la situation d’Air Austral, entrée dans le capital de la compagnie malgache en tant que partenaire stratégique, alors que l’Etat malgache commence à chercher d’autres partenaires pour accélérer le développement de sa compagnie ; Air Austral a par ailleurs fait l’objet d’une perquisition par les autorités françaises de la concurrence dans le siège de sa direction générale à la Réunion au sujet de la suppression décidée par les autorités malgaches de la ligne Corsair sur Saint-Denis – Antananarivo en 2018 ; le passage en octobre de la délégation du Medef, le patronat français, à Antananarivo n’a pas donné l’écho attendu par les deux pays sur des projets intéressants.

Il faut se souvenir que le gouvernement malgache et les compagnies pétrolières présentes sur la Grande Île, dont deux françaises Total et Galana (filiale du groupe Rubis), entretiennent également depuis des mois un conflit sur le prix du carburant affiché par ces opérateur. Cette tension s’est considérablement tendue avec l’intention du gouvernement malgache d’attribuer une nouvelle licence de fourniture et de distribution pétrolière (« aval ») à une nouvelle compagnie qui importera du carburant à Madagascar, pouvant effriter les parts de marché des opérateurs installés.

Octobre rouge III

Il faut savoir que la totalité de l’Océan Indien est traversée par la moitié des cargos porte-conteneurs et deux tiers des tankers (pétroliers) circulant sur la planète, selon l’IORA (Indian Ocean Rim Association). Les pays membres de l’IORA, présidée par les Emirats Arabes Unis, pays élu par l’association lors de la réunion d’octobre dernier à Abou Dhabi, en ont fait leur principal centre d’intérêt et exerceront leur influence dans la région.

Inflexible dans sa demande, Madagascar a avancé ses pions en ayant désigné à la mi-novembre, trois jours avant la date annoncée du 18 novembre, ses membres de la Commission mixte qui vont participer aux négociations sur les Îles Eparses, un principe convenu entre les présidents Andry Rajoelina et Emmanuel Macron en mars 2019 à Nairobi, en marge du One Planet Summit. La composition de la commission malgache indique également une position inflexible de Madagascar sur le sujet : le Premier ministre Christian Ntsay dirigera la partie malgache, le professeur Raymond Ranjeva, ex-vice-président de la Cour Internationale de Justice et président de l’Académie malgache qui connaît bien le dossier pour avoir fait partie de la délégation malgache pour la rétrocession des îles Eparses devant l’Organisation des Nations-Unies (ONU) en 1979, Liva Tehindrazanarivelo qui est un expert en droit international, le vice-amiral Louis Antoine de Padoue Ranaivoseheno, le capitaine de vaisseau Jean Edmond Randrianantenaina, ancien directeur du Centre régional de fusion d’informations maritimes, organe de surveillance de la circulation maritime sur l’Océan Indien, et Eric Ratsimbazafy, chargé d’études, de coordination du Centre d’études et d’analyses stratégique, auprès du ministère des Affaires Etrangères.

Côté français, la Commission mixte est dirigée par le diplomate Marcel Escure, chargée de la coopération régionale dans l’Océan Indien, assisté de Rémi Maréchaux, Arnaud Suquet, Didier Ortolland, les trois venant du ministère des Affaires Etrangères, Jean-Pierre Balcou, chargé des affaires juridiques du ministère des Outre-Mer, et Christophe Bouchard, ambassadeur de France à Madagascar.

Octobre Rouge, le sous-marin russe

La zone des Îles Eparses et celle de l’archipel de Mayotte étaient classée Zone économique exclusive (ZEE) par décret en France le 01 avril 1960 alors que Madagascar, dans sa Constitution de la Première République le 14 octobre 1958, se voit jouir de tout son territoire, inaliénable, y compris les dépendances, îles et îlots, suivant les limites du droit international. Ces points ont été considérés par les Nations Unies lors de la séance de débat sur la restitution de ces îles à Madagascar en 1979, l’ONU ayant conclu à l’époque la légitimité et la légalité de la demande de la Grande Île, en invitant la France à engager un pourparler avec la Grande Île. A l’époque, le monde était en pleine Guerre Froide, Madagascar, alors dirigé par Didier Ratsiraka, était une base arrière de l’URSS dans l’Océan Indien, et la France, elle-même, était en train de préparer son basculement à gauche, avec l’accession en 1981 du Parti Socialiste et de François Mitterrand au pouvoir. Les deux pays avaient connu durant cette époque une série de nationalisation d’entreprises, chère au régime socialiste soviétique.

40 ans après, le spectre de l’Octobre Rouge, nom d’un sous-marin russe du roman éponyme de Tom Clancy en 1984, est-il en train d’émerger, brisant la torpeur bleue de l’Océan Indien, et les plages de sable blanc des Îles Eparses ?

40 ans après, Emmanuel Macron, arrivé à mi-mandat, encoure un risque politique intérieur, peut-être marginal sur sa position sur les Îles Eparses, mais pouvant entraîner une baisse de sa popularité et une division de point de vue dans la classe politique française sur ce sujet stratégique. En cas d’échec ou d’obligation de compromis dans ces négociations, ce sera également la situation de son homologue malgache Andry Rajoelina, qui a fait de l’indépendance économique de Madagascar l’un des thèmes centraux de sa campagne en 2018.

Vladimir Poutine et Andry Rajoelina à Sotchi (photo : Présidence de la République de Madagascar)

L’arbitre de ce face à face géopolitique serait-il Vladimir Poutine ? Le récent Sommet Russie – Afrique à Sotchi était la tribune idéale pour le nouveau Tsar du Kremlin pour confirmer l’intérêt que la Russie actuelle porte sur l’Afrique. De nombreux médias, comme The Guardian, ont enquêté sur un possible rapprochement entre Poutine et Rajoelina dans plusieurs secteurs : défense, mines, énergie, transports, … La Russie n’a jamais caché ses ambitions sur les ressources minières, pétrolières et gazières de l’Afrique australe, confirmée par le récent accord entre le Mozambique et le géant gazier russe Rosneft, dont les gisements sont voisins de ceux des Îles Eparses, côté Canal du Mozambique.

Document de l’enquête menée par The Guardian sur les intérêts de la Russie en Afrique

Madagascar, présent en délégation à Sotchi, a également annoncé son intérêt sur des investissements russes apportés par des industriels du transport ferroviaire (locomotive hybride, rails de nouvelle génération, voitures modulables) comme TransmashHolding, Russia Railways et RZD. Les Etats-Unis ont par ailleurs accusé ouvertement la Russie de manipulations, supposées ou avérées, sur les élections récentes en Afrique. Le chemin d’extension de la Grande Russie chère à Poutine passe-t-il tout d’abord par l’Afrique, faiblement défendue du point de vue géostratégique, et l’Océan Indien sur lequel la France veut faire valoir « sa présence sur ses îles » ?

L’issue des négociations sur les Îles Eparses pourrait ainsi constituer un indice capital sur les positions géopolitiques contemporaines. Et Madagascar aura sur ce dossier une occasion unique pour sortir d’une malédiction, celle du second rôle dans la géopolitique régionale, en mettant en avant la première richesse héritée de la première République de Madagascar, née dans le Palais du Premier Ministre d’Andafiavaratra à Antananarivo le 14 octobre 1958, et lieu des négociations lancées le 18 novembre prochain entre la France et Madagascar : la souveraineté. Territoriale et économique.

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