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Selfie : une vieille histoire et un business fou

De nombreux anthropologues et historiens s’accordent à l’idée que le selfie, terme apparu en Australie en 2002, est la continuité démocratisée, grâce aux nouvelles technologies, des autoportraits en peinture et en photographie. L’art des autoportraits, encore pratiqué par et pour des figures inconnues, a disparu petit à petit des pratiques vers les années 90 et a laissé la place aux selfies, après l’avènement des appareils photo numériques, des téléphones mobiles avec appareils combinés, et surtout d’Internet et ses multiples réseaux sociaux. Depuis 2012, les médias, les grands groupes de cosmétiques et de mode, les célébrités du monde entier, mais aussi chaque détenteur anonyme de mobile et de compte personnel sur les réseaux sociaux, s’y sont laissés prendre. Le business fou des selfies a entraîné le monde dans une folie narcissique et des tromperies sans précédent.

Selfie business : Souriez, vous êtes fichés.

Candy Selfie, Candy Camera, Sweet Selfie, Selfie Beauty, Pro Selfie Beauty Camera, … D’innombrables applications de retouche de photos pour mobiles ont vu le jour dans le monde ces dernières années. Certaines sont utilisées plus de 7 milliards de fois par mois, soit en moyenne une fois par mois pour chaque être humain, si chacun détenait un mobile.

Cette statistique, aussi abstraite soit-elle, n’a échappé à aucune société de nouvelles technologies, aucune multinationale, aucune agence de communication, aucun start-up, d’où qu’il puisse venir. A l’exemple du géant français des cosmétiques l’Oréal qui a créé un laboratoire dédié aux tendances de mode et de beauté à travers les selfies partagés sur les réseaux sociaux. Mieux, ces grands groupes mondiaux ont sponsorisé et créé des milliers d’applications de photos destinées au grand public pour tester leurs futurs produits et pour redéfinir la beauté de demain. Ces grands groupes ont mis en place des logiciels d’agrégation de photos sur Instagram, Snapchat, Tumblr ou Facebook pour être en relation directe avec leurs clients. De grands magazines de mode, comme Elle ou Grazia, relaient ce phénomène sur leurs sites et papiers pour boucler la boucle. Et l’air de rien, tout le monde s’y est pris au jeu, à travers la célébration de photos et de vidéos de célébrités mondiales de politiciens, d’acteurs et chanteurs, de sportifs, de mannequins arborant des produits de marques de mode, ou de parfaits inconnus.

Des pure players des technologies ont débusqué ainsi une manne économique sans précédent. Ils viennent des quatre coins du monde. Ils engrangent des milliards de dollars de chiffre d’affaires à travers les logiciels et applications qu’ils embarquent sur leurs produits. Samsung n’a pas raté l’occasion en organisant plusieurs campagnes déguisées en 2014. Le 1er avril 2014, la vedette américaine du baseball David Ortiz, en contrat avec le coréen Samsung, a pris un selfie avec Barrack Obama, à l’époque président des Etats-Unis. A l’insu de ce dernier, ce selfie, relayé par des centaines de milliers d’internautes, a servi à une campagne commanditée par Samsung. La Maison Blanche a attaqué Samsung en justice et a demandé réparation. Mais le mal est fait, et la Galaxy Note a pris son envol sur le marché mondial des mobiles.

Samsung a récidivé lors de la cérémonie des Oscars en 2014 avec un selfie « placement produit » pris par l’acteur Bradley Cooper, mis en ligne par Ellen DeGeneres sur Twitter le soir même. Cette photo fait partie des plus retweetées de l’histoire d’Internet, loin devant les 778.800 retweets de la photo de l’élection de Barack Obama. Le selfie de Bradley Cooper aurait rapporté à Samsung près d’un milliard de dollars en valeur selon l’agence Publicis.

En Asie, le géant chinois Meitu, pionnier des applications de retouche de photos sur mobile revendiquant une présence massive en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Meitu a développé une quinzaine d’applications mobiles utilisées 6 milliards fois par mois et pèse 1,1 milliard d’euros à la Bourse de Hong-Kong.

Son challenger est également chinois, Ufoto, qui édite plusieurs applications vendues et sponsorisées par des marques planétaires sur plusieurs types de téléphones mobiles et de tablettes. Cette filiale de Hangzhou Gexiang Technology a misé sur des célébrités locales, comme la vedette de télé-réalité Abhilasha, inconnue en dehors de l’Asie, et qui est suivie sur son site par 400 millions d’internautes, grâce à Ufoto.

Des start-up tirent également leur épigle du jeu sur le marché des selfies. Des marques moins connues, tous secteurs confondus, profitent de cette vague pour la promotion de leurs produits, souvent à l’insu des internautes. Même sur le marché des accessoires, la concurrence est rude. Le marché mondial de la perche à selfie, qui a vu le jour en Taïwan, pèse 1,7 milliard de dollars en 2017, selon les rapports de l’analyste Persistence Research. Ce marché est aujourd’hui en déclin depuis la tendance des photos très rapprochées boostées par les applications de retouches faciales.

Aux Etats-Unis et en Europe, il est maintenant possible de trouver des offres très concurrentielles pour les campagnes de placement produits à travers les selfies. La création de filtres publicitaires coûte actuellement environ 30.000 euros. Ces filtres publicitaires sont souvent sponsorisés par des marques, à l’insu des internautes. Ce qui rend la possibilité d’accès aux applications très bas ou gratuit. Une campagne de diffusion sur les réseaux sociaux peut coûter aux alentours de 100.000 euros avec des résultats inestimables pour les marques : l’accès à des bases de données de centaines millions de clients vendues très cher par les start-up. La question de la protection de la vie privée est souvent remise en cause à cette phase.

Justement, à ce sujet, le site Doctor Web a mis en garde les internautes sur la protection de leurs données privées. Les experts de Doctor Web ont en effet détecté de nombreux virus (malware, Trojan) dans la catégorie Android.HiddenAds, ou publicités cachées. Ce type de virus s’installe sur les téléphones et tablettes fonctionnant sur Android à travers les téléchargements d’applications et extensions pour les selfies. Ils pompent toutes les activités de l’utilisateur et les relient de manière cachée à des publicités ciblées, donc à l’insu de l’utilisateur. En février 2019, rien que sur la plateforme officielle de Google Play, ces virus détectés étaient au nombre de 39. Ils se sont installés avec des modifications d’applications et se sont propagés à travers Instagram ou Youtube. Rien ne garantit ainsi la sécurité des utilisateurs utilisant les applications destinées aux retouches et de partage de selfies.

Le selfie : de 1888 à nos jours

La définition large du terme argotique « selfie » est l’autoportrait photographique réalisé par le sujet lui-même à partir d’un téléphone mobile ou d’une tablette numérique, pour témoigner d’un moment précis, d’un endroit particulier, ou d’une rencontre particulière. Pris sous cette définition, le premier selfie de l’histoire serait celui réalisé par un jeune australien, en état d’ivresse avancé, et qui a partagé sa photo sur le forum de ABC Online en septembre 2002. L’usage du mot « selfie » s’est mondialement répandu dix ans plus tard, en 2012 sur Internet.

Autoportrait photographique du botaniste américain Cyrus Pringle en 1888, déclenché par la corde en mouvement tenue par sa main gauche.

Mais du point de vue des historiens et des anthropologues, si l’on ne considère par les autoportraits en peinture, l’homme a réalisé son premier autoportrait photographique avec l’avènement de l’appareil photo « classique » ou « argentique » vers la fin de 1880. Beaucoup créditent ainsi le premier « selfie ancien » à la photographie réalisée sur lui-même par botaniste américain Cyrus Pringle, effectué grâce à une corde qu’il tient tendue sur une main pour déclencher la prise du cliché. Cet autoportrait de Pringle a été fait en 1888.

Viennent ensuite d’autres autoportraits réalisés notamment par des personnalités de premier plan, comme des riches hommes d’affaires, des politiciens, des artistes, des sportifs ou des aristocrates du 19ème, du 20ème et du 21ème siècles. Ou des illustres inconnus, en mal de notoriété ou atteint d’un syndrome narcissique aigu, comme l’attestent certains psychologues observateurs de ce phénomène planétaire.

Autoportrait photographique de la Grande Duchesse de Russie, Anastasia Nikolaevna en 1914,
devant son miroir.

Certains des selfies sont célèbres. Quelques uns vont restés gravés dans l’histoire. D’autres nécessitent un questionnement, comme l’autoportrait photo de la Grande Duchesse Anastasia Nikolaevna réalisé en 1914, trois avant la Révolution de 1917. Elle l’a fait exactement dans l’esprit des selfies de nos jours pour sortir de son isolement, mais n’a évidemment pas connu le succès de nombre de partage de la séance photo d’Hillary Clinton, faite en pleine campagne présidentielle américaine en 2016, où le comble du narcissisme semble avoir atteint la majorité de l’assistance.

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