LIFE

Philippe Lançon, après le drame, Le Lambeau

Philippe Lançon, journaliste et chroniqueur à Charlie Hebdo, a vécu l’attentat du 7 Janvier 2015 aux premières loges. Il en est l’un des rescapés. Rescapé, un bien grand mot pour lui qui a basculé dans un monde autre que celui « où la vie continue »

Philippe Lançon lors de sa première apparition après l’attaque de Charlie Hebdo

Le livre, Le lambeau, commence le 6 Janvier 2015. Philippe Lançon est allé au théâtre voir « La nuit des Rois » de Shakespeare, sans se douter que dans quelques heures le destin le mènera aux portes de la mort. Le lendemain, un matin comme un autre, il se rend à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, où il sera question de terroristes, d’islamisme radical, du dernier livre de Michel Houellebecq. Comme toujours, la rédaction est animée, on se chamaille, on élève la voix, on rit, on dessine. Jusqu’au moment où des bruits inhabituels leur parviennent. Tout s’accélère, puis viennent ces minutes noires et interminables où tout bascule dans l’horreur. 

« J’étais maintenant à terre, sur le ventre, les yeux pas encore fermés, quand j’ai entendu le bruit des balles sortir tout à fait de la farce, de l’enfance, du dessin, et se rapprocher du caisson ou du rêve dans lequel je me trouvais. Il n’y avait pas de rafales. Celui qui avançait vers le fond de la pièce et vers moi tirait une balle et disait « Allah Akbar ». Il tirait une autre balle et répétait encore « Allah Akbar ».

Il fait le mort, il en doit la vie. Les « jambes noires », seule image qu’il a des terroristes, sont parties en le laissant vivant mais quelque chose en lui meurt. Il n’a plus de passé, ni d’avenir, il n’a plus que des jours à passer à essayer de se reconstruire, au sens propre comme au figuré car la balle lui arrache une partie de sa mâchoire.

Dans Le lambeau, il nous entraîne dans le huis clos des jours d’après, de sa blessure physique, de sa blessure intérieure, de l’évocation de ses amis morts. 

Un huis-clos et un récit pourtant sans haine, sans pathos, sans apitoiement sur son propre sort. Un récit plein de poésie et de notes de musique, plein de peinture, de littérature … Autant de belles choses pour adoucir ce long passage dans les méandres des chambres d’hôpitaux aux lueurs blafardes, des couloirs menant au bloc opératoire, ce « monde d’en bas », à se reconstruire, et pas que physiquement. Il nous entraîne à l’intérieur de ses pensées, d’une intimité racontée dignement et sobrement. Il nous parle des va-et-vient des personnes venant de son passé, et ceux qui lui réinventent l’avenir. Chloé, sa chirurgienne, et les équipes hospitalières qui l’accompagnent dans son long chemin de la reconstruction.

Un récit plein d’humour aussi malgré le chagrin. « Ici, je n’ai pas de chagrin, je suis le chagrin »

Par pudeur ou par refus du voyeurisme, je n’ai jamais voulu lire les livres témoignages de drames comme les attentats ou autres. Mais les nombreuses critiques positives que j’ai lues lors de la sortie du livre, les émissions littéraires qui ne tarissaient pas d’éloges m’ont convaincue de le faire. Et je suis loin d’avoir regretté ! 

C’est un livre magnifique ! Au-delà du récit, il y a une dimension littéraire, un style qui accroche, et une écriture de qualité. Chaque geste, chaque mot, chaque instant est expliqué à travers de passages littéraires. L’art et la culture trouvent le plus normalement du monde leur place dans un récit qui devait parler d’horreur et de larmes. 

J’ai lu Le lambeau d’une traite – impossible de faire autrement – et l’ai refermé avec un sentiment étrange de paix. Comme si Philippe Lambeau nous a offert ce livre pour nous apaiser, nous rassurer sur l’avenir qu’il décrit plutôt comme encore incertain pour lui ! 

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